Les artistes chrétiens disent la vérité sur notre monde

Dans son article (Re)Thinking Worldview: Learning to Think, Live, and Speak in This World, J. Mark Bertrand pose la question suivante : « Comment notre imagination peut transformer notre culture ? ». En lui donnant un nouveau regard, a-t il répondu. « En tant que lecteur », nous explique Bertrand, « une des images, un des aperçus les plus frappants que j’ai jamais eu du monde spirituel m’est venu en lisant The Man Who Was Thursday, un roman qui commence comme un thriller sur les anarchistes, mais dont la fin n’a vraiment rien à voir. S’il y a une leçon à retenir ici, c’est que la vérité peut être proclamée et peut être défendue, mais aussi être imaginée ».

Bertrand a peaufiné cette « vérité imaginée » des années durant. Entre autres, Bertrand est l’auteur de trois romans vraiment prenants, nous contant l’histoire du détective Roland March déambulant dans les rues sombres et ensanglantées de Houston.
Le premier de cette série, Back on Murder, est sorti en 2010, suivi un an plus tard de Pattern of Wounds, présélectionné pour le Christy Award. Le dernier opus à être sorti dans cette série, Nothing to Hide, « suit la structure de Divine Comedy de Dante, mise à l’envers ». Ce romancier mystère travaille actuellement sur un nouveau thriller particulièrement ambitieux, portant sur la chute de Constantinople, la réalisation de From Russia with Love, et la crise financière mondiale.

The Weekly Standard a déclaré que Bertrand étant un « talent majeur pour les romans criminels », le classant au même niveau que des écrivains tels que Michael Connelly, Ian Rankin, Henning Mankell, and Jo Nesbø. Nous avons posé à Bertrans quelques questions sur sa vision du storytelling, ses romans criminels, comment gère-t-il la fine ligne entre réalisme et obscénité, et plus encore.

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Le Seigneur nous demande de nous concentrer sur ce qui est vérité, juste, noble, et bon (Philémon 4:8). Est-ce que la fiction, qui se base rarement sur des faits réels, nous permet de faire de la vérité notre « demeure » ?

La vérité est toute aussi importante pour la fiction qu’elle l’est pour la science, ce n’est que sur leurs méthodes qu’ils diffèrent. John Gardner nous dit, en créants des personnages qui personnifient des valeurs, la fiction cherche à comprendre puis tester la vérité de ces valeurs à travers différents drames et intrigues. Une fois qu’on a saisi cela, ça nous ouvre un monde de possibilités herméneutiques.

Franchement, j’oserais espérer que les Chrétiens qui parlent de « réfléchir à la culture » lisent un peu moins de théologie et un peu plus de romans de fictions. Je n’ai rien contre la théologie, après l’université, j’ai passé quelques temps au séminaire « Redeemer » afin de travailler sur l’influence de ma théologie sur mes romans. Mais la fiction nous permet de saisir à la fois comment raconter une histoire et la profondeur de l’être humain, ce qui peut être une occasion de transmettre le message à des personnes pas vraiment motivés pour un abonnement à vie à des écrits puritains.

Rien qu’en écoutant à une prédication, je peux dire si la personne sur la chair lit des romans de fiction ou pas, car les prédicateurs amateurs de roman de fiction nous permettent réellement de mieux prendre conscience de notre culture, ils réfléchissent, et ça se voit.

Votre personnage de détective, Roland March, a une compréhension de la Bible mais n’est pas croyant, et ne le devient pas non plus dans aucun de vos livres. Quels avantages à avoir un tel personnage principal et narrateur voyez-vous ?

J’aime les histoires criminelles, mais je pense qu’on ne peut s’empêcher de se demander comment tous ces détectives enquêtant sur des homicides -ce qui dans la vraie vie est un petit comité bien conservateurs- arrivent à avoir des valeurs, une perspective, une attitude digne de professeurs d’universités. Pour faire court, les écrivains donnent à leurs héros leurs propres idéaux.
Aussi, j’ai cherché personnellement à aller à contre-courant en faisant de March un détective de la crim’ différents des autres détectives romancés, et de qui je suis, aussi.

Aussi, c’est parce que March est entouré de culture évangélique mais reste en dehors qu’il arrive à être un fin observateur. Croyez-le ou non, le scepticisme de March envers le Christianisme avec un grand C trouve un écho chez beaucoup de chrétiens. Après avoir lu mes livres, un de mes anciens presbytériens m’a confié “Je suis Roland March”. Ainsi, même s’il ne possède pas ce don qu’est la foi, March sait par expérience que le mal existe et est quelque chose de réel et concret, et il ne supporte pas qu’on puisse le banaliser, soit-on croyant ou pas. Il respecte les gens de foi qu’il rencontre.

Dans le livre Back on Murder où Roland March apparaît pour la première fois, vous dites vouloir explorer “la sécurité vs. le bien”. Peut-être voit-on cette analyse le plus clairement avec votre personnage de pasteur des jeunes, Carter Robb. Il dit à son groupe de jeunes de sortir de leurs zones de confort et de faire confiance à Dieu au fur et à mesure qu’ils se jettent dans le vide et essayent d’atteindre ceux autour d’eux. Mais lorsqu’il s’avère que ce faisant, un des jeunes s’est mis dans le pétrin, le pasteur commence à se remettre en question, lui et son message. Est-ce juste ? Quid de “Sécurité vs. Bien” ?

On se répète à nous même que, si on fait ce qui est juste, si on fait les bons choix, on prospèrera.
Le résultat, comme avec les amis de Job, c’est que quand quelque chose de mal arrive, on conclue que quelqu’un, à un moment donné, a fait quelque chose de mal. J’ai souhaité explorer ce qu’il arrive lorsqu’on souffre en faisant du bien plutôt que du mal autour de soi.

L’intitulé du poste de Carter personnifie ce dilemme. Il est supposé garder les jeunes en sécurité, et en même temps, leur apprendre à vivre pleinement leur foi. Comme s’il n’y avait aucun souci à mêler ces deux buts ! Plus tu es consacré dans ta foi, moins tu es en sécurité.
Être un des “gentils” signifie ici se lancer dans les ténèbres, marcher dans les “mauvaises” rues dont Raymond Chandler parle dans ses écrits. C’est pourquoi Mach et Carter Robb ont cette forte connexion : à cause de leurs rôles, ils sont tout autant admiré qu’incompris ( et par les mêmes personnes, cela va sans dire). Ils ont tous deux répondus à un appel qui ne vous laisse jamais indemne.

Même les ripoux contre lesquels s’élève March sont au final déjoués par ce dilemme sécurité/bien. Leurs affaires véreuses n’aboutissent pas car, confrontés au mal, ils ne peuvent mettre de côté que, corrompus ou pas, ils restent avant tout des policiers. Ils risquent leur sécurité pour faire ce qui est juste, avec des conséquences désastreuses par contre.

Dans votre troisième roman autour du personnage de March, Nothing to Hide, vous dites que vous suivez à l’envers le schéma de Dante dans Divine Comedy, démarrant dans une sorte de paradis et descendant en enfer avec des guides tout au long du chemin. Avez-vous fait partie de ce voyage à un des points de ce livre ?

Oh oui, but je ne l’expliquerais pas clairement. Je crois fermement qu’on doit laisser les lecteurs faire le boulot d’interprétation.

Formulons cela ainsi : Au terme de son voyage à travers l’enfer, Dante rencontre Satan sous la forme d’un dragon emprisonné dans la glace. Je sais qu’à la fin de son trip, March sera confronté à sa propre nemesis, qui s’avère être également en incapacité. Il y a dans cette scène une notion d’oiseau dans sa cage, d’un pic de glace, et la figure satanique reconnait vraiment “Je suis en enfer”.

Tous les livres ont différents niveaux, mais dans Nothing to Hide j’ai vraiment essayé de perfectionner la technique que j’ai développé dans mes précédents livres, cette technique où les choses ordinaires prennent une valeur significative uniquement lorsqu’on y regarde de plus près, de la même manière qu’un détective procède pour trouver des preuves. La Divine Comédie y joue un rôle évident, tout comme La Chanson de Roland.

Vous explorez des territoires littéraires dans vos romans que les autres chrétiens ont peur d’aborder – la partie plus hideuse de la vie et comment certains vivent et agissent effectivement dans la vraie vie. Comment décidez-vous où fixer la ligne entre réalisme et obscénité ?

March fait face à un dilemme dans son premier livre. Il pourrait effacer une photo d’une femme nue du portable d’un collègue mort, épargnant à la femme de son collègue l’embarras, ou bien il pourrait juste donner comme preuve ce téléphone.
Voici le passage :

Une partie de moi souhaite couvrir le policier mort -pas tant pour lui que pour elle- mais je sais au fond de moi que la vérité restée intacte est toujours meilleure qu’une déception même pleine de sens. Je ne suis pas là pour embellir la réalité, pour donner à la veuve ou qui que ce soit une vision rassurante du monde tel qu’elle l’imagine. Ce pour quoi je suis là, c’est montrer les choses telles qu’elles sont vraiment. Je ne les ai pas fait de cette manière là, et je n’ai pas le pouvoir de les changer. Même si c’est tentant de penser que je pourrais le faire.

En écrivant ces lignes, j’ai laissé de côté mon credo artistique. Plus que tous les autres, l’artiste chrétien doit vouloir dire la vérité sur le monde qui l’entoure. Ne t’inquiète pas de là où les limites doivent être tracées, occupe toi juste de dire la vérité. Lutte pour la vérité jusqu’à ce qu’en débouche la bénédiction, comme Jacob avec l’ange.

Les ténèbres dans mes livres sont réalistes plutôt que mélodramatiques. J’ai écrit à propos de cela dans ma réflexion Writing about Reprobation publié par “ByFaith”. Pour résumer, je ne suis pas intéressé par le mal qui nous dépasse, les mélodrames manichéens plein de violence qui tâche, et de spectacles pyrotechniques dans tous les sens. Je ne cherche pas à trouver un grand méchant toujours plus sombre et mauvais, ou des crimes toujours pires dans mes livres, tout comme je ne cherche pas des puzzles toujours plus compliqués à résoudre pour March.

Je me concentre sur l’honnêteté, et je crois que l’honnêteté est la base d’une bonne théologie, tout comme c’est la base d’un art de qualité.

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Cet article est la traduction d’un article en Anglais, paru sur le site de la Gospel Coalition. 
Merci à Yann Kempf pour la traduction.

Pour aller plus loin :

Matthieu Giralt

Disciple de Jésus-Christ, Matthieu est marié à Alexandra. Il est diplômé de l’École des Beaux-Arts de Bordeaux et de l’Institut Biblique de Genève. Pasteur dans une Église à Étupes. Étudiant à la Faculté de Théologie Jean Calvin. Il fait aussi partie de Majestart. Ses sujets favoris? La #culture, l’#art, la #mission, et parler de Jésus!

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5 thoughts on “Les artistes chrétiens disent la vérité sur notre monde

  1. pepscafe dit :

    Article réellement passionnant et stimulant ! Bravo ! Ce type d’articles manque un peu, d’ailleurs, sur ce site, si je m’abuse… 😉
    Je connais pas du tout l’auteur et cette série dont il est question : il est traduit en français ?

    Je connais Chesterton de réputation, mais ne l’ai encore jamais lu, pour des questions de priorités. Cela me donne envie de découvrir « un nommé Jeudi ». Il semble que l’auteur ait voulu faire une allégorie biblique tirée de la Genèse et un encouragement pour ceux dont la foi est ébranlée.

    J’ai déjà utilisé un texte de science fiction(genre délaissé, il me semble, au profit du polar et de la fantasy)lors d’une leçon avec des ados : j’aime beaucoup ce genre, que je trouve à la fois pertinent, visionnaire et actuel.

    Enfin, c’est drôle que tu parles ici de littérature et de livres, puisque j’en parle pas mal dans mon dernier post, publié hier :http://pepscafeleblogue.wordpress.com/2014/01/22/foireux-liens-2-le-retour/

    Fraternellement,

    Pep’s

    1. Merci Pep’s pour ces encouragements 🙂
      Quand tu dis « Ce type d’articles manque un peu, d’ailleurs, sur ce site », tu parles de quoi ?
      Des articles sur la littérature, sur l’art ?

  2. pepscafe dit :

    C’est cela. Des articles sur la littérature, sur l’art…la culture(cad, la culture pas exclusivement évangélique, mais avec un regard évangélique).
    C’est ce que j’essaye personnellement de faire sur Pep’s café, mais j’ai souvenir que ces thématiques étaient aussi présentes chez vous, à une époque pas si lointaine.
    L’intérêt est de pouvoir trouver des approches diverses et complémentaires sur ces sujets, sur la « protosphère », soit d’un point de vue protestant évangélique.

  3. Patricia dit :

    J’ai lu l’article avec intérêt. Il donne à réfléchir. C’est sûr que le chrétien doit regarder la réalité en face, tout en gardant les valeurs éternelles. Je n’ai pas lu les romans de cet auteur. Cependant, il m’est déjà arrivé de reporter un livre à la bibliothèque parce que le lecteur devenait en quelque sorte participant au mal qui était présenté comme bien.
    Ceci dit, si je puis me permettre, il y a une erreur de référence biblique : Ce n’est pas Philémon 4 : 8, mais bien Philippiens 4 : 8… Et… il y a beaucoup de fautes d’orthographe dans le texte… même si cela n’enlève rien à son intérêt.
    Merci pour le partage. Le sujet de l’art et en particulier la littérature est rarement abordé.
    Bonne continuation ! Que Dieu vous bénisse !

    1. notreeglise dit :

      Merci @disqus_encoxixdjd:disqus pour vos remarques! Allez voir nos autres articles sur le sujet: http://notreeglise.com/category/theologie-pratique/culture-et-art/ Merci de votre visite, que Dieu vous bénisse aussi!

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